Nouvelle co-présidence pour investigativ.ch

Pasquale Ferrara (K-Tipp) et Lukas Lippert (Beobachter) ont été élus à la co-présidence d’investigativ.ch lors de l’assemblée générale. Nina Blaser (SRF) rejoint également le comité; elle succède à Fiona Endres (SRF), qui a démissionné pour des raisons professionnelles.

Les nouveaux co-présidents Pasquale Ferrara et Lukas Lippert (Photo: Raphael Hünerfauth)

Le réseau d’enquête suisse se dote ainsi d’une nouvelle co-présidence: les deux journalistes d’investigation Pasquale Ferrara et Lukas Lippert ont été élus à la tête de l’association lors de l’assemblée générale à Berne. «Ce duo, à la fois intergénérationnel et issu de différentes rédactions, complète idéalement le comité d’investigativ.ch et se montre très motivé à poser les jalons des prochaines années», déclare la directrice Eva Hirschi.

«Le journalisme d’investigation gagnera encore en importance»

«Je me réjouis beaucoup de m’engager pour le journalisme d’investigation en Suisse dans cette période à la fois passionnante et exigeante. Je suis convaincu qu’il ne se contentera pas de survivre, mais qu’il gagnera encore en importance», affirme Lukas Lippert.

«Avec Lukas et le comité engagé d’investigativ.ch, nous voulons faire progresser les objectifs de l’association et les inscrire dans la durée – tout en renforçant le journalisme d’investigation en Suisse grâce à de nouvelles idées et à de nouveaux projets», ajoute Pasquale Ferrara.

Pasquale Ferrara est co-responsable de la rédaction des magazines K-Tipp/saldo, où il dirige l’équipe d’enquête. Auparavant, il a travaillé près de 25 ans pour SRF, en tant que rédacteur, producteur et rédacteur en chef adjoint de l’émission «Kassensturz», puis dans différentes fonctions pour «10vor10» et au sein de la rédaction news. Il a étudié l’histoire aux universités de Zurich et de Lausanne, avant de suivre la formation de base au MAZ.

Lukas Lippert est rédacteur au Beobachter depuis 2024. Il a auparavant travaillé notamment pour Ringier, SRF et Tamedia. En 2023, il a participé au programme de soutien au journalisme d’investigation de Tamedia ainsi qu’au European Collaborative Journalism Programme (ECJP) de la Fondation Alfred Toepfer et d’Arena for Journalism, consacré aux enquêtes transfrontalières. Il a achevé l’école de journalisme de Ringier en 2019.

Nina Blaser succède à Fiona Endres au sein du comité

Lors de l’assemblée générale, Fiona Endres, co-responsable de SRF Investigativ, a quitté le comité en raison d’un changement de poste: dès cet été, elle exercera comme correspondante de SRF au Royaume-Uni. Elle demeure toutefois membre de l’association. Au nom de l’association, Pasquale Ferrara l’a chaleureusement remerciée pour son engagement de longue date, notamment pour ses nombreuses idées de personnalités à convier aux ateliers.

Nina Blaser a également été élue au comité. Elle dirige SRF Investigativ depuis 2026. Dès 2021, elle a co-fondé et co-dirigé la nouvelle équipe d’enquête trimédia de SRF. Active au sein de SRF depuis 2013, elle a travaillé comme reporter et productrice pour «10vor10» et «Rundschau» après sa formation trimédia. Elle a auparavant exercé pendant de nombreuses années comme journaliste radio. Nina Blaser est diplômée en science politique et en public management et enseigne l’investigation à l’école de journalisme MAZ à Lucerne.

Le reste du comité composé de huit membres compte toujours parmi ses rangs Martin Stoll (Loitransparence.ch), Sven Altermatt (Blick), Anielle Peterhans (Tamedia), Laura Drompt (Bon à savoir), Doris Kleck (CH Media) et Dominique Botti (24 Heures). Tous les membres du comité s’engagent à titre bénévole pour le réseau d’enquête.

Retour sur la conférence annuelle 2026

Crans-Montana, Gaza, Epstein: les crises et catastrophes actuelles confrontent le journalisme à des défis particuliers. Comment mener des enquêtes fiables sous la pression du temps et de la concurrence? Comment travailler de manière responsable dans des situations exceptionnelles? Ce sont les questions que nous avons approfondies lors de la conférence annuelle qui s’est tenue le 1er mai à Berne.

Photos: Ⓒ Raphael Hünerfauth

Le discours d’ouverture de Dennis Winter nous a immédiatement invités à réfléchir: comment atteindre en particulier un public jeune avec des enquêtes d’investigation? Le journaliste et concepteur de formats originaire d’Allemagne – actuellement chez SRF – s’est consacré à des approches créatives et a plaidé pour davantage de coopération: si les journalistes ne doivent pas devenir des «newsfluencers», mais ils devraient collaborer davantage avec eux.

En introduction à notre thème principal – enquêter en situation d’urgence – nous avons cette année débuté par la table ronde. Celle-ci portait sur le sujet qui occupe le plus la Suisse depuis le début de l’année: l’incendie tragique de Crans-Montana.

Ludovic Rocchi du Pôle enquête de la RTS, Leo Eiholzer de la NZZ am Sonntag et Susan Boos du Conseil suisse de la presse ont discuté avec Anielle Peterhans (Cellule d’enquête Tamedia et comité d’investigativ.ch) de la manière dont les médias travaillent dans ces situations d’exception – et où se situent les erreurs, les limites et les leçons à en tirer.

Notons qu’un représentant de la chaîne d’information française BFM TV ainsi que du journal local valaisan Le Nouvelliste avaient également été invités, mais ont malheureusement dû annuler leur participation à la dernière minute.

Nous avons eu la possibilité d’approfondir le thème de Crans-Montana lors de deux ateliers: les journalistes de la RTS Fabiano Citroni et Ludovic Rocchi ont expliqué comment ils enquêtent sur le sujet, comment ils traitent les documents judiciaires, où ils situent l’intérêt public, et où ils estiment qu’il ne se justifie pas.

Les avocates et avocats ont joué un rôle important, bien qu’ambivalent, dans les révélations liées à Crans-Montana. Dans un autre atelier, les avocats Matthias Seemann (service juridique de Tamedia et 20 Minuten) et Patrick Krauskopf (expert en litigation PR) ont donné un aperçu de la manière dont des documents confidentiels issus de procédures en cours parviennent aux médias, ainsi que des intérêts avec lesquels ils sont transmis.

Cependant, la conférence annuelle ne s’est pas limitée à Crans-Montana: les journalistes de la NZZ Forrest Rogers et Eike Hoppmann ont montré par quels moyens ils se sont frayés un chemin à travers le vaste ensemble de données complexes du dossier Epstein, comment ils ont tissé des liens pertinents, construit leur enquête et quels outils ont été indispensables.

La discussion avec la journaliste égypto-palestinienne Youmna El Sayed a été particulièrement émouvante. Elle a raconté comment elle avait couvert la guerre à Gaza en tant que correspondante pour Al Jazeera English, avant de fuir vers l’Egypte il y a deux ans.

Elle a mis en lumière les défis auxquels sont confrontés les médias internationaux et locaux dans la couverture de conflits, l’impact que cela a eu sur elle – et sur sa famille – et les raisons pour lesquelles elle porte un regard critique sur la couverture internationale de Gaza. Elle a notamment donné un entretien, diffusé dans l’émission SRF Echo der Zeit.

De nombreuses discussions de la conférence annuelle se sont poursuivies lors de l’apéritif. Les occasions de réflexion, d’échange et de réseautage sont parfois trop rares avec le quotidien soutenu du travail en rédaction. Des événements comme le nôtre aspirent précisément à offrir cet espace – et à rappeler régulièrement pourquoi le journalisme d’investigation approfondi demeure essentiel.

Les plateformes internationales doivent assumer leurs responsabilités

Pour investigativ.ch, la nouvelle loi fédérale sur les plateformes de communication et les moteurs de recherche (LPCom) constitue une première étape dans la régulation des plateformes – mais d’autres projets législatifs seront nécessaires afin de rendre ces plateformes compatibles avec les exigences démocratiques et de tenir pleinement compte du rôle des médias.

Les plateformes et les moteurs de recherche jouent un rôle central tant dans l’élaboration des contenus médiatiques que dans leur diffusion. Contrairement aux médias de masse, ils n’ont jusqu’à présent guère été tenus responsables de leurs actes. Avec le nouveau projet de loi fédérale sur les plateformes de communication et les moteurs de recherche (AP-LPCom), le Conseil fédéral entend désormais édicter des règles fondamentales applicables à ces acteurs.

Le réseau d’enquête investigativ.ch salue expressément cette initiative. Nous proposons toutefois certains ajustements afin que l’importance démocratique des médias et des contenus journalistiques soit prise en considération de manière adéquate. Nous nous sommes exprimés en ce sens dans le cadre de la procédure de consultation. Nos principaux points sont les suivants:

  • Elargir le champ d’application aux systèmes d’IA: Les systèmes d’intelligence artificielle générative ont déjà aujourd’hui des effets considérables sur les individus et la société ainsi que sur la diffusion des contenus médiatiques. Les contenus peu fiables ou trompeurs générés par l’IA peuvent influencer la formation de l’opinion ou nuire à des personnes et à des entités. Les grands moteurs de recherche fondés sur l’IA ou les applications d’IA intégrées dans des moteurs de recherche ou utilisées par ceux-ci devraient donc également être soumis à la loi prévue. Cela pourrait être appliqué par voie d’ordonnance.
  • Analyse et réduction des risques: Nous saluons l’obligation faite aux plateformes et aux moteurs de recherche de procéder à des analyses des risques systémiques. Nous regrettons toutefois vivement qu’ils ne soient pas également tenus de prendre des mesures concrètes pour réduire effectivement ces risques et d’en rendre compte. Sans une telle obligation, la régulation risque de rester lettre morte. A l’instar de l’UE, une obligation de mesures d’atténuation des risques devrait être inscrite dans la loi (voir art. 35 Digital Service Act, DSA).
  • Modération des contenus médiatiques: Les contenus produits par les médias journalistiques sont élaborés dans le respect de règles professionnelles et soumis à une autorégulation par le Conseil suisse de la presse. Lorsque des plateformes de communication modèrent des contenus médiatiques, elles devraient donc faire preuve d’une diligence particulière. Il convient également d’empêcher que des reportages critiques sur les plateformes puissent être supprimés par celles-ci. Certes, le DSA a renoncé à une exception générale en faveur des médias pour de bonnes raisons. En revanche, l’art. 18 du règlement européen sur la liberté des médias (EMFA) prévoit une procédure spécifique pour la modération des contenus médiatiques. Celle-ci devrait également être reprise dans la LPCom.
  • Systèmes de recommandation algorithmique: Les dispositions relatives aux systèmes de recommandation algorithmique (art. 18 AP-LPCom) sont pertinentes, mais devraient être complétées. Les plateformes de communication et les moteurs de recherche devraient permettre aux utilisatrices et utilisateurs d’influencer ou de pondérer les paramètres intégrés dans les systèmes de recommandation et/ou de s’abonner à des systèmes alternatifs (par exemple proposés par des tiers). Des plateformes telles que Bluesky démontrent que cela est techniquement possible. En outre, un système de recommandation fondé sur le profilage ne devrait pas être activé par défaut (opt-in plutôt qu’opt-out). Les utilisatrices et utilisateurs pourraient ainsi assumer davantage de responsabilité quant aux contenus qui leur sont présentés; les médias auraient la possibilité de proposer leurs propres algorithmes de recommandation.
  • Accès aux données: Il est juste et important que les plateformes soient tenues d’accorder un accès aux données à la recherche et aux ONG (art. 26 AP-LPCom). Toutefois, cet accès ne devrait pas être géré de manière trop restrictive. En particulier, les organisations de la société civile dont l’activité principale n’est pas la recherche devraient également pouvoir y accéder. Les journalistes devraient eux aussi pouvoir bénéficier d’un tel accès.

Pour investigativ.ch, la LPCom constitue une première étape dans la régulation des plateformes – mais d’autres projets législatifs sont nécessaires afin de rendre les plateformes compatibles avec la démocratie et de garantir pleinement le rôle des médias. Nous souhaitons formuler les propositions suivantes:

>> Pouvoir d’influence sur l’opinion: Au-delà du pouvoir de marché, les intermédiaires disposent également d’un pouvoir d’influence sur l’opinion en déterminant quels contenus sont effectivement présentés aux utilisatrices et utilisateurs. D’une part, les plateformes et les fournisseurs d’IA pourraient être tenus d’intégrer des valeurs sociétales, démocratiques ou journalistiques dans la programmation de leurs algorithmes. D’autre part, il conviendrait de promouvoir le développement d’alternatives aux plateformes existantes, notamment par un renforcement et une évolution du service public des médias.

>> Régulation de l’IA: Il est réjouissant que le Conseil fédéral ait l’intention de ratifier la Convention du Conseil de l’Europe sur l’IA et les droits humains, la démocratie et l’Etat de droit. Dans la perspective de l’utilisation de l’IA dans les domaines des médias, de la communication et de l’espace public, une approche fondée sur les droits humains devrait être prioritaire. Il apparaît en particulier nécessaire de tenir responsables les fournisseurs d’applications d’IA générative qui ne relèvent pas du LPCom.

>> Internet «zero-click»: Compte tenu du rôle croissant des intermédiaires dans la consommation d’informations et de médias, de nouveaux modèles de rémunération pour les entreprises médiatiques sont nécessaires. Cela d’autant plus que les contenus médiatiques sont utilisés pour l’entraînement des systèmes. A défaut, il existe un risque que les contenus journalistiques ne puissent plus être financés – ou seulement de manière très limitée – par les mécanismes du marché.

Banque Reyl: Les journalistes n’ont fait que leur travail

Dans l’affaire de la Banque Reyl vs Tamedia, le Ministère public genevois fait clairement passer la liberté de la presse avant le secret bancaire. Cependant, les journalistes qui enquêtent sur le secteur financier ne peuvent pas pour autant être soulagés.

Texte: Céline Graf

L’an dernier, la banque privée Reyl a porté plainte contre trois journalistes de la cellule enquête de Tamedia, qui avaient révélé des dysfonctionnements au sein de la banque ainsi que le rôle discutable joué par l’administratrice et l’ancienne conseillère fédérale Ruth Metzler dans cette affaire. Les avocats de la banque ont accusé les journalistes de violer le secret bancaire et ont exigé que les rédactions du Tages-Anzeiger, de la Tribune de Genève ainsi que les domiciles des journalistes concernés soient perquisitionnés.

Le Ministère public genevois a finalement rejeté toutes les requêtes – et même, selon le Tages-Anzeiger, les a «balayées» dans une ordonnance de douze pages. Les informations publiées dans l’article de Tamedia relèvent «de la mission professionnelle des journalistes», notamment en tant que «chiens de garde» dans une société démocratique, et sont «d’intérêt général», a motivé le procureur général Olivier Jornot dans sa décision rendue en novembre 2025. En d’autres termes: les journalistes n’ont fait que leur travail.

Les journalistes qui enquêtent sur la place financière ne peuvent pas souffler pour autant. Les tentatives d’intimidation et de censure de la banque ne sont pas seulement inadmissibles, elles sont aussi très préoccupantes pour les médias et pour la population.

L’affaire Reyl vs Tamedia rappelle que la liberté des médias en Suisse est sensiblement fragilisée par des politiques guidées par des intérêts particuliers, comme l’article 47 de la Loi sur les banques. Celui-ci stipule que les journalistes qui publient des informations obtenues en violation du secret bancaire encourent une peine de prison. Avec une telle législation, la Suisse fait figure d’exception sur la carte mondiale de la liberté de la presse, critique notamment Reporters sans frontières.

Du point de vue d’investigativ.ch également, une modification de la loi reste nécessaire. De telles plaintes intimidantes ne devraient tout simplement pas être possibles.

Medienpolitik und Gesetze

Un nouveau hub pour le journalisme d’investigation local

Les collectifs d’enquête REFLEKT, WAV Recherchekollektiv et CORRECTIV Suisse unissent leurs forces. Grâce au «LokalHub» nouvellement créé, ils souhaitent mener des enquêtes pertinentes au niveau régional en collaboration avec des journalistes de médias locaux.

Soutenir les enquêtes d’investigation dans le journalisme local: tel est l’objectif du «LokalHub» récemment créé par les trois organisations d’enquête REFLEKT, WAV Recherchekollektiv et CORRECTIV Suisse. La plateforme met en relation des collectifs d’investigation et des rédactions locales. «Les journalistes au niveau local sont souvent les premier·es à détecter des dysfonctionnements – mais ils et elles manquent de moyens pour les examiner en profondeur», explique Christian Zeier de REFLEKT. «C’est précisément là qu’intervient le LokalHub.»

Les journalistes intéressé·es peuvent rejoindre la communauté du «LokalHub» directement via le site web. Suite à leur inscription, les concerné·es reçoivent des informations sur de possibles collaborations d’enquête et peuvent proposer leurs propres projets de reportages. L’objectif est ainsi de créer des coopérations avec les membres des organisations d’enquête, ce qui permettra non seulement de renforcer la qualité journalistique, mais aussi d’accroître la portée des sujets publiés.

Ce projet vise non seulement à favoriser des enquêtes et publications communes, mais aussi à encourager le partage de connaissances entre le journalisme d’investigation et le journalisme local. Des formations continues et des événements axés sur la pratique sont prévus à cet effet.

Le «LokalHub» est soutenu par des contributions de la Fondation Mercator Suisse ainsi que de la Fondation Volkart. Des organisations partenaires, telles que le réseau d’enquête investigativ.ch, sont également associées au projet.

Etude: les journalistes d’investigation particulièrement menacé·es

La ZHAW a examiné la sécurité des journalistes en Suisse dans le cadre d’une étude représentative, commandée par l’Office fédéral de la communication. Les journalistes d’investigation figurent en pole position de cette «Analyse des risques dans le journalisme en Suisse».

Texte: Céline Graf

En Suisse, les journalistes d’investigation sont, plus que leurs collègues, confronté·es à des discours de haine, à des menaces ou procédures juridiques, ainsi qu’à des attaques numériques telles que du piratage. C’est ce que démontre l’étude «Analyse des risques dans le journalisme en Suisse», publiée le 17 novembre.

L’étude représentative menée par la Haute école zurichoise des sciences appliquées (ZHAW) a interrogé plus de 1700 professionnel·les des médias en Suisse romande, alémanique et italophone sur les menaces et agressions verbales ou physiques subies, les pressions et attaques juridiques, la charge psychique liée à leur activité et leurs stratégies d’adaptation. Un second volet plus approfondi a été mené auprès d’un échantillon de 300 participant·es.

«Nous avons de quoi être inquiets»

Selon les résultats, en 2024, six journalistes sur dix ont été confronté·es à des discours de haine ou à des insultes, et quatre sur dix à des démarches juridiques – annoncées ou effectives. Les journalistes d’investigation sont particulièrement exposé·es. L’étude désigne par-là celles et ceux qui recourent fréquemment à des méthodes d’investigation, utilisent la loi sur la transparence pour obtenir des informations, participent à des enquêtes transfrontalières, mènent des enquêtes sous couverture ou effectuent des vérifications des faits complexes.

Une explication réside dans le rôle de «chiens de garde» attribué aux journalistes d’investigation: les personnes qui, par leur travail, entendent «contrôler les puissants, mettre en lumière les dysfonctionnements et contrer la désinformation» sont, selon les chercheurs, plus susceptibles d’être menacées ou visées par des actions en justice. Lors de la conférence de presse, le directeur de l’étude, Vinzenz Wyss, professeur de médias à la ZHAW, a déclaré que si l’investigation – cette «prestation journalistique indispensable au fonctionnement de la démocratie» – se retrouvait particulièrement sous pression, «nous avons de quoi être inquiets».

Répercussions négatives des menaces et attaques

Sur le plan personnel, toutes les personnes interrogées dans l’étude mentionnent les répercussions négatives que ces menaces et attaques ont sur leur bien-être et leur niveau de stress. Les journalistes d’investigation font également partie des groupes professionnels présentant un risque accru de burn-out.

L’Office fédéral de la communication a mandaté l’Institut des sciences appliquées des médias de la ZHAW pour réaliser cette étude. Selon l’équipe de recherche, l’«Analyse des risques dans le journalisme en Suisse» contribue à l’objectif du plan d’action national de l’OFCOM visant à renforcer la sécurité des professionnel·les des médias en Suisse, à valoriser socialement leur métier et à rappeler l’importance des médias pour le bon fonctionnement de la démocratie.

Wyss, Schäfer et Wyss (2025). Gefährdungsmonitor Journalismus Schweiz: empirische Befunde zur wahrgenommenen Sicherheitssituation und zu Copingstrategien von Medienschaffenden. Etude de la ZHAW mandatée par l’OFCOM. DOI: 10.21256/zhaw-2571

Sabot d’or 2025: Les nominés!

Qui mérite le Sabot d’or 2025 pour avoir commis la plus importante entrave à l’information? Comme chaque année, le comité d’investigativ.ch a sélectionné les candidats les plus prometteurs parmi vos nombreuses propositions.

  • Scandale environnemental étouffé: Groupe d’emballage Amcor
  • Articles censurés: Institut suisse des produits thérapeutiques Swissmedic
  • Avocats externes contre les enquêtes: Département de la défense DDPS
  • Campagnes juridiques contre les médias: Entrepreneur Stéphane Barbier-Mueller

Tous les membres d’investigativ.ch peuvent voter. Ils ont reçu un courriel à cet effet.

Scandale environnemental étouffé

Plusieurs incidents au cours desquels des substances toxiques contenant des PFAS ont été rejetées dans l’environnement se sont produits au sein du groupe australien d’emballage Amcor Flexibles Rorschach AG à Goldach, dans le canton de Saint-Gall. De plus, l’eau utilisée pour éteindre un incendie n’a pas été évacuée de manière appropriée: elle s’est déversée dans une rivière avant d’atteindre le lac de Constance, le plus grand réservoir d’eau potable d’Europe. L’entreprise a cependant tenté pendant des années de dissimuler ses erreurs. Non seulement Amcor n’a jamais communiqué de manière proactive sur ces incidents, mais a également cherché à retarder, minimiser ou masquer les informations destinées aux autorités, aux médias et au public. Ce n’est qu’après les investigations du St. Galler Tagblatt que l’affaire a été dévoilée.

Extrait de la prise de position d’Amcor:

Nous avons rendu publique notre position concernant les événements survenus à Goldach et avons exprimé nos regrets. Le fait qu’Amcor entreprenne les démarches juridiques appropriées pour protéger ses droits et ceux de ses collaboratrices et collaborateurs s’inscrit dans le cadre d’une société normative fondée sur les faits et l’état de droit. Ces mesures de protection juridique ne constituent en aucun cas un obstacle à la transparence ni une atteinte à la liberté de la presse, que nous soutenons pleinement.

Nomination & prises de position détaillées (en allemand)

Articles censurés

Au début de l’année, l’institut suisse des produits thérapeutiques Swissmedic a interdit à plusieurs grands titres et groupes de presse suisses – parmi lesquels la NZZ, Ringier et 20 Minuten – de publier certains articles portant sur de nouvelles injections amaigrissantes. Selon lui, ces articles constitueraient une forme de publicité pour des médicaments spécifiques. Les médias concernés ainsi que plusieurs spécialistes du droit y voient une forme de censure et critiquent l’interprétation jugée trop extensive de la loi sur les produits thérapeutiques par l’autorité. En effet, presque toute couverture éditoriale relative à des médicaments – y compris un article critique – pourrait être considérée comme de la publicité. Or, des thèmes tels que la perte de poids font partie du débat public.

Extrait de la prise de position d’Swissmedic:

Le Parlement a édicté une interdiction de la publicité destinée au public pour les médicaments soumis à prescription, afin de protéger la santé publique. Cette mesure vise à éviter que les consommatrices et consommateurs ne fassent un usage inapproprié de médicaments sur la base d’affirmations unilatérales ou exagérées. Jusqu’à présent, plusieurs décisions de justice ont confirmé cette approche. Une couverture médiatique équilibrée, complète et objective reste entièrement possible — à condition que toutes les options thérapeutiques soient mentionnées, que les risques connus soient présentés et qu’aucun produit particulier ne soit mis en avant.

Nomination & prises de position détaillées (en allemand)

Avocats externes contre les enquêtes

A l’été 2025, il a été révélé que le Département fédéral de la défense (DDPS) avait dépensé, au cours des deux années précédentes, 175’000 francs d’argent public pour obtenir des conseils juridiques externes – uniquement afin de se préparer à répondre à des demandes de documents de la part de journalistes s’appuyant sur la loi sur la transparence (LTrans). Au lieu de divulguer les pièces demandées, le département a mandaté une étude d’avocats zurichoise pour argumenter juridiquement contre leur publication. S’y ajoute une gestion de la communication jugée de plus en plus problématique: le DDPS publie des «rectifications» qui n’en sont pas vraiment, mais plutôt des plaidoyers en sa propre faveur. Même lorsque des faits se sont manifestement avérés faux, le département supprime des extraits ou refuse de reconnaître ses erreurs – comme dans le cas des prétendus prix fixes pour l’avion de combat F-35.

Extrait de la prise de position du DDPS:

Nous pourrions vous expliquer en détail, pour chaque dossier, pourquoi nous avons communiqué de la manière que vous critiquez – par exemple que nous devons tenir compte des prescriptions légales en matière d’acquisitions et gérer avec responsabilité des informations sensibles liées à la sécurité de notre pays, ou encore que nous devons, dans la tension entre ces exigences et le besoin d’information, parfois renoncer à une transparence totale […]. Il nous semble toutefois plus important de considérer cette nomination comme un encouragement à poursuivre l’amélioration de nos pratiques, à renforcer la transparence et à continuer de remplir notre mission d’information telle que définie par la loi.

Nomination & prises de position détaillées (en allemand)

Campagnes juridiques contre les médias

L’entrepreneur genevois Stéphane Barbier-Mueller a lancé des poursuites à l’encontre de nombreux médias et journalistes, parfois accompagnées d’un commandement de payer pouvant aller jusqu’à 620’000 francs, afin d’empêcher la publication de son nom. Ces poursuites pénales et civiles visaient des articles mentionnant son implication dans le procès de l’ancien directeur de la banque Raiffeisen qui s’est tenu en 2022. Certaines affaires ont été portées devant le Tribunal fédéral, qui a systématiquement donné raison aux médias. L’un des exemples les plus récents: une procédure est actuellement en cours contre le journal genevois Le Courrier, ce qui mobilise beaucoup de ressources pour un petit journal indépendant. Le tribunal de première instance a donné raison au journal.

Réponse: Stéphane Barbier-Mueller n’a pas répondu à notre demande de prise de position.

Nomination détaillée (en français)

Der Goldene Bremsklotz von investigativ.ch

La Russie classe Reporters sans frontières comme «organisation indésirable»

investigativ.ch condamne l’attaque de la Russie contre Reporters sans frontières. Les organisations médiatiques apportent une contribution essentielle au journalisme et à la liberté de la presse. Affaiblir les organisations médiatiques revient à attaquer la culture démocratique dans son ensemble.

Le ministère russe de la Justice a annoncé le 14 août avoir inscrit l’organisation des médias Reporters sans frontières (RSF) sur la liste des «organisations indésirables» qui regroupe les entités étrangères accusées par le Kremlin de constituer une «menace pour la Russie». Il indique que cette décision a été prise par la justice russe le 23 juillet. RSF, qui ne dispose pourtant d’aucune présence sur le territoire russe, n’en a jamais été informé.

Cette mesure vise à réduire au silence les voix indépendantes et à restreindre la liberté de la presse, déclare Denis Masmejan, secrétaire général de RSF Suisse: «Nous continuerons à enquêter et à dénoncer la guerre contre l’information qu’il livre et à œuvrer pour que chaque responsable russe de crimes contre les journalistes, en Russie comme en Ukraine, soit identifié et jugé.»

Le réseau d’enquête investigativ.ch condamne avec la plus grande fermeté la décision russe. Une attaque contre une organisation médiatique n’est pas seulement un coup porté à une institution, mais constitue une menace sérieuse pour un paysage médiatique déjà fortement sous pression, selon la directrice Eva Hirschi.

«Les organisations de médias apportent une contribution essentielle au renforcement du journalisme indépendant et à la liberté de la presse, ainsi qu’à la diversité médiatique et garantissent la qualité des productions journalistiques. Affaiblir les organisations journalistiques porte atteinte à la culture démocratique dans son ensemble», poursuit Eva Hirschi.

Selon Reporters sans frontières, cette décision n’est pas sans conséquences: «Toutes les personnes qui coopèrent avec les «organisations étrangères» ou contribuent à son financement en Russie sont passibles de poursuites administratives et d’amendes. En cas de récidive, les poursuites peuvent être pénales et passibles de peines allant jusqu’à cinq ans d’emprisonnement. La moindre référence à une telle organisation ou la republication d’informations provenant de l’une d’elles suffisent à déclencher ces poursuites.»

investigativ.ch Pressefreiheit

Nous cherchons des candidat-e-s pour le Sabot d’or 2025!

Le moment est à nouveau venu de décerner notre Sabot d’or! Nous cherchons des candidates et des candidats pour ce prix, remis depuis 2014 par le réseau d’enquête investigativ.ch, qui récompense les pires bloqueurs d’accès à l’information. Vous le savez de votre expérience quotidienne: les services de presse, les conseillers et conseillères en relations publiques et les autorités trouvent régulièrement des raisons de ne pas informer. La plupart du temps, leurs refus sont amicaux, mais il leur arrive aussi de mentir sans vergogne. Cela tourne parfois à l’absurde lorsqu’il est indiqué que le traitement de la demande entraînera le paiement d’émoluments de plus de 100’000 francs.

Soumettez maintenant vos meilleurs candidats et meilleures candidates au Sabot d’or – un e-mail avec une brève motivation à kontakt(at)investigativ.ch suffit. Le comité établira ensuite une liste des nominés pour lesquels les membres d’investigativ.ch voteront. Ici, vous pouvez devenir membre.

Nous nous réjouissons de vos propositions!

Vous trouverez ici toutes les lauréates et tous les lauréats du Sabot d’or